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Big Brother : un mythe à déconstruire

12.06.2020

1984 est-il toujours opérant pour penser les formes de surveillance contemporaines ?

Les débats à l’Assemblée Nationale autour du projet StopCovid n’y ont pas échappé : dès lors que la surveillance numérique et le traçage de nos comportements en ligne sont sur la table, les références orwelliennes sont toujours promptes à apparaître. Tout comme il existe un « point Chine » ou un « point Black Mirror », le « point Big Brother » est une constante qui a la fâcheuse tendance à limiter tout débat sur l’éthique de la technologie en elle-même.

Big brother partout, surveillance nulle part

Sept décennies après la publication de 1984 de George Orwell, Big Brother demeure la métaphore incontournable pour aborder la surveillance, servie ad nauseam, quitte à friser l’absurde (cf le site Wired qui n’hésite pas à titrer : « Quand l’oignon frit rencontre 1984 »1, pour évoquer la vidéosurveillance d’une franchise de steak…). C’est bien clair : 1984 et Big Brother écrasent toutes les métaphores à plate couture lorsqu’il s’agit de faire peur. En 2013, après les révélations d’Edward Snowden dévoilant l’ampleur de la surveillance mise en place par la NSA, le livre d’Orwell se classait parmi les best-sellers sur Amazon. Rebelote en 2017, où, une semaine après l’investiture de Donald Trump à la Maison Blanche, le roman se hissait à nouveau en tête des ventes, un peu comme si le Ministère de la Vérité détenait la clé pour déchiffrer le président fraîchement élu. En 2014, une étude de PEN America2 a même révélé que dans plus de 100 articles consacrés à la surveillance, 1984 était, non pas la principale, mais la seule et unique référence littéraire utilisée. Preuve, s’il en fallait, qu’il serait temps de sortir hors du cadre orwellien pour penser la surveillance contemporaine.

Big Brother, Big Mother, Tiny Brothers…

Pourtant, lorsqu’il s’agit de proposer de meilleures métaphores, même les penseurs que l’on pourrait qualifier d’ « hétérodoxes » tournent inlassablement autour du même pot. Figure de proue de la technocritique, la célèbre sociologue Shoshana Zuboff, autrice de The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power parle ainsi de « Big Other » pour qualifier le système de surveillance mis en œuvre par les mastodontes du numérique à des fins de rentabilité. L’auteur de science-fiction français Alain Damasio, lui met en garde contre « Big Mother » et son « lait numérique » pour insister sur la dimension « couvante » de la surveillance numérique, tandis que le sociologue américain William G. Staples préfère parler des « Tiny Brothers », ces mécanismes « utilisés par les organisations publiques et privées et par les personnes qui ont autorité sur nous pour influencer nos choix et nos habitudes, suivre de près nos performances, et recueillir des informations sur nous »3. Piégée à son propre jeu, la critique de la surveillance peine à s’émanciper de la figure de son grand frère orwellien.

Pourquoi la métaphore s’essouffle

« Big Brother is watching you » : bien que la célèbre devise accroche, elle échoue à rendre compte de ce à quoi nous sommes confrontés au quotidien. D’abord parce que dans 1984, Orwell imagine un État totalitaire où le parti unique contrôle tout et surveille tout le monde, s’efforçant de briser le libre arbitre des citoyens. Ce n’est, a priori, pas le monde dans lequel nous vivons, ni celui vers lequel nous nous dirigeons. Si la surveillance existe et s’étend bel et bien, elle ne s’incarne pas dans une figure totalitaire mais plutôt dans la multiplicité de dispositifs hétérogènes et parfois absurdes. À l’instar de Ring, cette simple sonnette connectée devenue en quelques années le premier réseau de « surveillance individualisée de masse » aux États Unis. En décembre 2019, une enquête de Motherboard4 révélait que la start-up (rachetée en 2018 par Amazon) commercialisant des sonnettes avec caméras connectées, avait conclu des partenariats avec des forces de police locales, brouillant encore un peu plus les frontières entre surveillance publique et privée. Couplée à son application Neighbors, Ring permet aux habitants d’un même quartier de partager les enregistrements de leurs caméras et de signaler à leurs voisins tout individu ou comportement suspect. Et in fine, via un principe de « vigilance citoyenne », de se surveiller entre eux.

La référence à Big Brother passe sous silence cette surveillance horizontale, les imbrications entre le public et privé ainsi que la panoplie de « trucs et bidules connectés » que nous utilisons au quotidien. Pire, elle laisse à croire qu’elle se distribue de manière uniforme sur tous les citoyens, et non qu’elle s’applique de manière exacerbée sur les plus fragiles et marginalisés.

À force de cuisiner Big Brother à toutes les sauces, force est de constater que l’expression a perdu de sa substance, et ne permet pas de saisir avec précision la nature diffuse, discriminatoire et parfois absurde de la surveillance, qu’elle soit gouvernementale ou privée. Alors que la technologie de surveillance se complexifie, l’utilisation d’un langage juste et de métaphores plus précises permettrait de mieux informer celles et ceux qui vivent sous son regard, voire même d’inspirer à la maîtriser. Quitte à laisser derrière nous, une fois pour toute ce bon vieux George.


1 At an Outback Steakhouse Franchise, Surveillance Blooms, publié le 19 octobre 2019 sur le site de Wired

2 Sweep, Harvest, Gather: Mapping Metaphors to Fight Surveillance, étude publiée le 10 Avril 2014 par PEN America

3 How our culture of surveillance dictates our lives, publié le 24 Janvier 2014 sur USA Today

4 How Ring Went From ‘Shark Tank’ Reject to America’s Scariest Surveillance Company, publié le 3 décembre 2019 sur Motherboard

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