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Usages numériques
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Numérique à l’école : quelles leçons en tirer ?

31.01.2020

Sept ans après la création d’un service public d’éducation au numérique, l’enseignement se rapproche plus d’un tableau noir que d’une bonne note. Et pendant que le gouvernement tente de revoir sa copie, ce sont les GAFA qui semblent en profiter. Encore.

Nick ne comprend pas tout mais il sait reconnaître une bonne ambiance. Lorsque les voix de ses élèves prononcent « Bonjour », « Good morning » ou « Sabah-ul-khair », l’instituteur pressent qu’il est en train de cristalliser une portion de multiculturalisme dans sa classe. À l’école primaire Wilhelm Ferdinand Schussler de Düsseldorf, en Allemagne, Nick Kyriakidis change de langue tous les jours.

Parmi la vingtaine d’enfants que compose sa classe, ils sont une dizaine à détenir des origines différentes : syrienne, turque, irakienne mais aussi d’autres pays de l’Union européenne.

Sur les tablettes des GAFA

Le professeur des écoles ne parle pas plus de deux langues. Alors, pour assurer la conversation, il s’appuie sur les tablettes numériques d’Apple qui lui permettent de traduire en simultané les échanges. En vérité, cette expérimentation est le fruit d’un programme intitulée « The 1:1 iPad program » qui permet à tous les étudiants de l’école de posséder un iPad. À Düsseldorf, l’objectif d’Apple est ambitieux : « enseigner sans franchir la barrière de la langue » et « participer à l’intégration des enfants immigrés ou réfugiés ».

Selon l’entreprise américaine, depuis que l’établissement allemand a rejoint le dispositif, personne n’a redoublé. Dans une école de Malmo en Suède où 98 % des élèves ne parlent suédois qu’en deuxième langue, le programme d’Apple aurait permis 80 % de réussite en plus aux examens grâce notamment à des vidéos filmées avec une tablette. Enfin au collège Daniel Argote de Pau, en France, les enseignants transmettent les devoirs à faire avec des vidéos sous-titrées pour que les parents qui ne seraient pas à l’aise avec le français comprennent le contenu des cours proposés à leurs enfants.

La participation d’Apple aux programmes éducatifs numériques n’est pas isolée. Google vient de lancer un outil à destination des professeurs pour faciliter l’apprentissage du code en cours. Amazon a lancé un concours d’étudiants pour les formations digitales et Microsoft diligente des jeunes pour sensibiliser au numérique dans les classes.

Seul Facebook semble se tenir à l’écart des bancs de l’école. Mais qu’est-ce qui peut bien pousser les GAFA à investir le terrain de l’éducation numérique ? Pour les fédérations de parents d’élèves, cela ne fait aucun doute : il s’agit d’une politique volontariste pas très subtile pour habituer les enfants à tout un écosystème digital, dès le plus jeune âge. Le dispositif mis en place par chaque entreprise n’allant pas sans distribution de matériels et autres goodies.

Mais pour certains acteurs, cela traduit surtout une tendance lourde : la dépendance de l’école vis à vis de ces entreprises qui vient combler un vide inquiétant en matière d’éducation au numérique.

Des ordinateurs, des souris et des hommes

Comme un boomerang, les critiques sur le digital à l’école se concentrent justement sur la question des équipements personnels. Peu s’en souviennent, mais en mai 2015, le gouvernement français lançait « un plan tablettes ». L’idée à l’époque est de doter « 100 % des élèves en collège d’un outil numérique ». L’État engage un milliard d’euros sur trois ans et communique en grande pompe sur l’autonomie que suppose les tablettes dans les classes.

Sauf qu’au moment de faire les comptes, à l’approche de la rentrée 2018, le ministère de l’Éducation nationale s’aperçoit que seuls 43 % des collèges sont équipés et décident d’abandonner un dispositif qui coûterait beaucoup trop cher à mettre en oeuvre.

Quatre ans après, d’aucuns hésitent à stigmatiser le plan de François Hollande comme l’incarnation d’une erreur politique. La volonté d’individualiser l’éducation numérique et de s’échiner à penser que la formation à l’école et au collège s’élèverait grâce à des outils tactiles apparaît aujourd’hui comme un procédé coûteux et dépassé.

Malgré la conjugaison des appels de certaines associations comme La main à la patte (que nous interviewions en 2017) à privilégier la formation du personnel enseignant et les activités dites « débranchées », force est de constater qu’il reste beaucoup à faire. Si 80 % des professeurs se sentent à l’aise avec les outils numériques, moins d’un sur deux a bénéficié d’une formation spécifique depuis sept ans.

Un constat regrettable pour la Cour des comptes qui a publié en 2019 un rapport plein d’enseignements sur le numérique à l’école. L’institution rappelle que deux milliards d’investissement ont été alloués entre 2013 - date à laquelle le gouvernement français inscrivait le numérique à l’école dans la loi de refondation de l’école de la République - et 2017.

À la fin de la période, la dépense moyenne constatée des collectivités par élève s’élève à 34,5 euros pour un écolier, 77 euros pour un collégien et 82 euros pour un lycéen.

Les communes françaises ont dépensé quant à elle 62 % de leur enveloppe allouée au numérique éducatif dans les équipements contre 29 % pour les infrastructures réseau et 9 % pour le reste. Une orientation peu efficace quand on sait qu’aujourd’hui 88 % des jeunes de 12 à 17 ans possèdent un smartphone et 97 % une connexion Internet à domicile.

La Cour des comptes n’est pas la seule à fustiger l’absence de cadre exécutif dans lequel est censé s’inscrire ce service public à l’éducation numérique. Les enseignants eux-mêmes attendent encore un message clair de la part de leur ministère quant à la place du digital dans la pédagogie qu’ils exercent.

Au moment d’attaquer une nouvelle décennie, l’école française a encore d’immense défis à relever en matière d’apprentissage du numérique : la connexion des écoles et des établissements est encore insuffisante et même parfois inexistante, de fortes inégalités d’équipements des classes et des élèves persistent, les enseignants et les élèves se perdent encore dans la profusion de ressources numériques - abondante et souvent innovante - mais insuffisamment organisée en vue des usages.

Un chantier qu’il semble difficilement possible de tenir avant les délais de la fin du quinquennat d’Emmanuel Macron. À moins qu’Apple, Amazon ou Microsoft ne viennent en aide à l’Éducation nationale. Alors, choose France ?

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