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Usages sociaux sur le Net : la marque jaune

27.12.2018

Le mouvement des gilets jaunes aurait révélé au grand jour l’état d’une France coupée en deux. Les pratiques en ligne de ses membres pourraient aussi montrer qu’il existe des usages sociaux bien marqués sur Internet.

Il en faut peu pour être grincheux. Sur le Net, il suffit même d’une orthographe malheureuse pour provoquer de véritables tempêtes dans le verre d’eau des réseaux sociaux. Demandez à Jul. En octobre 2017, alors qu’il revient d’une garde à vue, le rappeur marseillais présente ses excuses à sa communauté sur Facebook et poste, sans doute un peu trop vite : « Je tenez à mexcuser ». Il n’en fallait pas plus pour les défenseurs du français en 140 signes et les journalistes moqueurs lui taillent un costume de star inculte et pathétique.

Au pied de la lettre

En plein concert de railleries, une journaliste - Léa Marie - s’étend quant à elle sur une attitude qui trahit « une condescendance persistante » d’une partie des journalistes à l’égard des rappeurs. Dans son article publié sur Slate 1, elle utilise trois mots qui sonnent, un an après, comme une expression à la mode : « mépris de classe ». Car au moment d’achever une année 2018 riche en conflits sociaux, force est de constater que le débat public s’est polarisé sur le sale état d’une France coupée en deux. Sur le Net, c’est une France où les gagnants de la mondialisation mépriseraient les perdants, à grands renforts d’algorithmes compliqués, de bulles de filtres protectrices et de cours de conjugaison.

Au milieu d’analyses souvent manichéennes, et quasiment un an jour pour jour après les mésaventures de Jul, c’est une sociologue française spécialiste de la culture et des médias qui publiait, le 4 octobre dernier, un livre consacré aux comportements en ligne de ce qu’on pourrait (ré)-appeler « la France périphérique ». Dans L’internet des familles modestes, Dominique Pasquier publie les résultats d’une enquête sur les pratiques numériques d’une France rurale, âgée de 30 à 50 ans, qui travaille dans le milieu ouvrier ou celui du service à la personne. Autrement dit, selon l’auteure, une population jamais étudiée, laissée à la marge de nombreuses études volontiers consacrées aux jeunes, aux diplômés et aux urbains. Du travail de Dominique Pasquier, il ressort que les familles modestes ont effectivement un rapport à l’écrit compliqué sur le Web. Mais au lieu d’insister sur l’orthographe, la sociologue préfère souligner les usages précis qui démontrent la persistance de représentations sociologiques sur Internet. Un exemple parmi d’autres : l’email. « Pour eux, le mail est un instrument de torture et ce d’autant plus qu’il est l’outil de l’injonction administrative où l’on pointe souvent l’orthographe comme convenance sociale », explique-t-elle.

De fait, on écrit peu dans « L’internet des familles modestes ». L’usage est d’abord serviciel, utile, pratique. « Si elles se sont équipées tard, ces familles ont développé un usage aisé et rituel d’Internet, explique la sociologue à Libération 2. Ce devait être un sentiment d’exclusion très fort, d’être en dehors de cet univers. » Il n’empêche, certains espaces numériques continuent de provoquer un facteur de rejet. Dominique Pasquier pose une différence entre l’utilisation d’un site comme Le Bon Coin, pleinement intégré dans le quotidien des familles modestes, et celui des services administratifs (Pôle Emploi ou la CAF). « Ce sont d’énormes problèmes d’ergonomie, et il y a une grosse responsabilité de la part des pouvoirs publics. » Or, ce sont pour la sociologue, typiquement des espaces qui conduisent à la marginalisation voire à l’exclusion de certains publics. Même chose concernant les sujets de préoccupation : aucun débat, ni inquiétudes sur la question des données personnelles. « Comme si ce débat appartenait à une élite, et qui ne les concernait pas », conclue-t-elle.

Une nouvelle façon d’utiliser Internet

Lorsqu’il s’agit des réseaux sociaux, là aussi, deux camps s’affrontent. L’un se trouve dépositaire du verbe, de la bienséance et des informations véritables. L’autre trébuche sur des fautes d’orthographe, partage à tout va des infox qu’il ne prendrait pas la peine de lire. Pour Olivier Ertzscheid, c’est en tout cas la France digitale qu’on aime nous faire miroiter. Dans un article de blog très relayé 3, le chercheur en science de l’information explique : « À chaque étape de l’histoire de l’internet et du web, il y a toujours eu une aristocratie de la publication (…) seuls les plus éduqués (…) se sont exprimés (…). Et à chaque fois que l’on a essayé d’ouvrir l’espace discursif du web à un tiers-état de la parole, on lui a très rapidement claqué la porte au nez. On le trouvait trop bruyant, trop bavard, trop indiscipliné, trop “troll”. » Alors que la moitié de la France est sur Facebook 4, Olivier Ertzscheid confirme qu’il existe bel et bien des usages sociaux sur les réseaux.

« Ces populations ont un usage des dispositifs numériques qui est à des années-lumière d’autres usages de classes sociales plus favorisées », continue-t-il en faisant référence aux catégories dites « modestes » de la population, très représentées au sein du mouvement des gilets jaunes. Parmi lesdits usages : la présence sur des forums, des groupes Facebook ou toutes plateformes sur lesquelles la participation est vécue comme légitime. A contrario d’un espace public au sein duquel un ensemble d’Internautes auraient beaucoup de mal à s’exprimer, ces derniers préfèrent investir des lieux numériques fermés, codifiés par des pratiques communes et représentatives. Ainsi, Olivier Ertzscheid souligne que ce n’est pas un hasard si au plus fort du mouvement, les gilets jaunes communiquaient beaucoup au sein des groupes Facebook. Tout comme il n’est pas surprenant d’apprendre qu’Eric Drouet, Priscilla Ludovsky ou Maxime Nicolle - considérés comme leurs porte-paroles - sont en réalité les modérateurs de groupes qui compte plus de 60 000 membres 5.

Écartés des études sociologiques, des préoccupations des pouvoirs publics et des intérêts d’une certaine « élite », les classes populaires seraient-elles en train de prendre leur revanche sur Internet ? Loin des analyses rapides, il apparaît en tout cas qu’un ensemble d’individus jadis exclus du Web possèdent un usage de plus en plus conscient de leurs pratiques en ligne. En cette fin d’année, la révolte ne s’organise pas que dans la rue : elle s’effectue en surfant sur une nouvelle façon d’utiliser les réseaux sociaux, les services digitaux et quelques petites règles d’orthographe.


1 Les médias français et le rap: une longue histoire pleine de mépris - Léa Marie - 27 octobre 2017 - Slate

2 Dominique Pasquier : «Les usages avancés du Net restent élitistes» - Erwan Cario - 21 novembre 2018 - Libération

3 #GILETSJAUNES : DE L’ALGORITHME DES PAUVRES GENS À L’INTERNET DES FAMILLES MODESTES - Olivier Ertzscheid - 30 novembre 2018 - Affordance.info

4 Il y a entre 30 et 35 millions d’utilisateurs actifs par mois en 2018 - Nombre d’utilisateurs de Facebook en France - Le Journal du Net

53 Dans le combat final des gilets jaunes, Jupiter va affronter des modérateurs Facebook - Vincent Glad - 30 novembre 2018 - Libération

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